Marc 1, 29-39 – Un miracle intime

Aujourd’hui plus que jamais, pour avoir une audience, les médias recherchent le sensationnel. Il leur suffit d’un titre pour transformer un événement banal en un événement extraordinaire, juste pour exciter la curiosité. L’Evangile de Marc fait exactement l’inverse.

La scène se passe dans l’après-midi d’une journée bien remplie, dans la maison d’une famille, celle de Pierre et d’André. Ce récit, nous ne pouvons bien le comprendre que si nous avons gardé en mémoire ce qui s’est passé le matin même. C’était le texte de dimanche dernier. Comme il n’a pas été lu ici dimanche dernier, je rappelle rapidement ce qui précède.

Nous sommes un jour de sabbat, dans la petite ville galiléenne de Capharnaüm. Le matin, Jésus, tout naturellement, est allé à la synagogue. Mais là, dans l’assistance, un homme à l’esprit impur a provoqué un désordre. Jésus a été interpellé, agressé, par cet homme. Et Jésus l’a guéri. Un événement inattendu, déstabilisant, violent. Le premier acte public que rapporte l’Evangile de Marc. Il a valu à Jésus un succès auprès des habitants de Capharnaüm.

Puis, sans transition, Jésus et ses disciples se rendent directement de la synagogue à la maison où habite la famille de Pierre et d’André, qui n’est pas loin. Pendant toute la durée du sabbat, les juifs ne pouvaient pas parcourir plus d’un kilomètre.

Le sabbat, c’est un jour où les activités de la semaine s’arrêtent, un temps où chacun peut se poser et se recentrer sur ce qui est important : Dieu, la famille, les amis. Jésus choisit donc de passer ce sabbat avec ses premiers disciples, Pierre, André, Jacques et Jean, qui le suivent depuis peu. Ils restent là pour la suite de la journée, dans l’intimité de cette maison familiale.

Il y a donc un contraste entre ces deux moments de la journée : le matin, devant tous, dans le lieu public et cultuel de la synagogue, Jésus a opéré son premier acte public, un acte public spectaculaire, sensationnel, occasionnant un désordre qui frappe les esprits. L’après-midi, Jésus se retrouve dans l’intimité familiale de ses amis, et là tout se passe dans une grande harmonie.

C’est un peu comme si le contraste entre ces deux moments de la journée mettait en valeur ce second temps. Le contraste, l’opposition est un procédé littéraire connu, qui a fait ses preuves, et notre Evangéliste sait l’employer.

Dans cette maison, la belle-mère de Pierre a de la fièvre. Avoir de la fièvre, c’est gênant, même très gênant, mais ce n’est pas spectaculaire, c’est plutôt banal, d’autant plus que l’origine de cette fièvre nous reste inconnue. Quand on a de la fièvre, on est juste couché, on se fait oublier, on se trouve dans l’impossibilité de faire quoi que ce soit. Avoir de la fièvre, c’est tellement peu spectaculaire, tellement peu sensationnel, que Jésus aurait pu ne pas s’en rendre compte. En tous cas, on juge bon de lui signaler que la belle-mère de Pierre est malade.

Si l’Evangéliste juxtapose ces deux épisodes, ce n’est pas par hasard : il nous montre par là que Jésus n’est pas un thaumaturge, un faiseur de miracles, comme il y en avait beaucoup à l’époque. Jésus n’essaie pas d’attirer les foules à lui par la recherche du spectaculaire, du sensationnel, bien au contraire : c’est une particularité de l’Evangile de Marc que d’insister souvent sur le fait que Jésus veut à tous prix rester incognito, en défendant formellement à tous ceux qui seront guéris de le faire savoir.

Oui, ici, nous avons sans doute affaire au miracle le moins spectaculaire de tout l’Evangile. Le récit est d’une grande sobriété. Des gestes simples : trois gestes de tous les jours : Jésus s’approche, il prend sa main, il la fait se lever. Une attitude on-ne-peut-plus naturelle, une attitude d’une infinie douceur. Rien à voir avec le rude combat spirituel du matin. Ici, tout s’inscrit dans la simplicité du quotidien. Pas de gestes forts, pas de paroles autoritaires, juste une grande simplicité, un miracle qui aurait pu passer complètement inaperçu.

Et pourtant, sous cette banalité du quotidien, sous ce non-événement, se cache le cœur de notre foi chrétienne. En effet, le dernier verbe que l’Evangéliste emploie, qui est traduit par il la fait se lever, est le même verbe employé pour la résurrection : il veut dire se lever, mais aussi ressusciter. De plus, tout de suite après, l’Evangéliste fait un saut dans le temps et nous indique que maintenant le soleil est couché. Ce n’est pas anodin. Pour les juifs, le jour ne commence pas au lever du soleil, mais à son coucher. Il y eut un soir, il y eut un matin. Dès le moment où le soleil se couche, le sabbat a pris fin, le jour suivant a commencé. Et le jour suivant, c’est le dimanche, le jour de la Résurrection.

Nous voyons que les Evangiles sont des relectures des événements, et que ces relectures, bien loin de les amoindrir, leur donnent toute leur richesse. Dès le premier jour du ministère de Jésus, l’Evangile de Marc insiste tout à la fois sur la guérison spirituelle et sur la résurrection, la résurrection comme libération, comme le renouvellement de toutes choses.

La fièvre paralyse la belle-mère de Pierre, elle la cloue au lit. Sa guérison lui fait reprendre une vie normale. Et une vie normale, c’est une vie de service : Elle se mit à les servir. Là non plus, il n’y a pas de transition, pas de place pour une période de convalescence. La guérison que Jésus apporte est immédiate, radicale, complète. Et cette guérison renvoie à la résurrection.

Pourtant, cette guérison, contrairement à celle du matin, n’a rien de spectaculaire, rien de sensationnel. Ce n’est pas elle qui fait venir à Jésus tous les habitants de Capharnaüm. Ils n’en ont rien su. Ce qui les fait venir, c’est la guérison du matin, la guérison de l’homme à l’esprit impur. Ils ont juste attendu le coucher du soleil pour ne pas risquer d’enfreindre la Loi.

Dès le premier jour, le ministère de Jésus prend une ampleur inimaginable. Jésus guérit de nombreux malades souffrant de maux de toutes sortes et il chasse de nombreux démons, nous dit le texte. Tout le monde vient à lui. Jésus comprend que les besoins sont grands, et il décide de sortir de Capharnaüm et de parcourir toute la Galilée avec ses disciples.

Mais par cette guérison de la belle-mère de Pierre, cette guérison dépourvue de tout caractère sensationnel, l’Evangéliste attire notre attention sur le fait que Jésus n’est pas un thaumaturge classique, un faiseur de miracles qui chercherait à frapper les esprit par des actions spectaculaires. La perspective est complètement différente : toutes les guérisons que Jésus fera découleront d’une manière de vivre, Jésus remet de l’harmonie autour de lui quand celle-ci est absente, le monde se réorganise autour de lui, et les souffrances prennent fin. Jésus ne cherche jamais à briller, à faire un numéro. C’est pourquoi ce que Jésus fait dans l’ombre, dans l’intimité d’une maison familiale, a autant d’importance que ce qu’il fait dans la lumière, dans un lieu public, aux yeux de tous.

Ce récit nous fait passer du sabbat de l’ancienne alliance au dimanche de la Résurrection. Il revalorise la vie simple, ce quotidien qui peut nous paraître banal et terre-à-terre. Oui, notre foi chrétienne renouvelle tout, à commencer par notre quotidien, par notre vie de tous les jours. Elle remet notre quotidien en ordre, si je puis dire. Elle nous rend la santé spirituelle là où nous sommes, dans notre quotidien même. Et elle nous rend apte à œuvrer pour le Royaume, comme la belle-mère de Pierre qui se met aussitôt à les servir.

Amen.

Bernard Mourou, extrait du site Eglise protestante unie de France (eglise-protestante-unie.fr)

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