Cette parabole nous enseigne que, en face de Dieu, chacun de nous est un débiteur insolvable. Mais Dieu, en son amour, ou comme il est dit « saisi de pitié ou ému de compassion » nous remet sans cesse gratuitement la totalité de notre dette ou de nos péchés les plus graves. De ce pardon infini doit s’inspirer notre propre pardon, sincère et total vis-à-vis de nos frères. Saint-Paul nous dit, dans son épître aux Éphésiens (4,32) : « Soyez bons les uns avec les autres, compatissants, vous pardonnant réciproquement, comme Dieu vous a pardonné en Christ. »
Mais revenons à la question que Pierre pose à Jésus au début de cet Evangile : « Si mon frère pêche contre moi, (cette fois le cas se limite à une offense personnelle) combien de fois devrais-je pardonner ? » cela veut dire y a-t-il une limite ? Et, croyant déjà exagérer, il lui dit : « jusqu’à 7 fois ? » Non, c’est encore une limite, le pardon que l’on doit aux autres et illimité. Ainsi Jésus enseigne à Pierre que le pardon n’est pas une grâce de notre part, mais une obligation, c’est la seule réaction qui soit en harmonie avec le pardon dont nous avons bénéficié.
Le sens de la Parabole est donc la miséricorde de Dieu qui fonde la possibilité même du pardon fraternel. On ne peut pardonner aux autres que dans la conscience joyeuse d’avoir reçu de Dieu un pardon immensément plus grand.
Aujourd’hui, dans ce bref passage de l’Évangile, le Seigneur nous enseigne trois importantes manières d’agir, souvent méconnues.
Compréhension et avertissement de l’ami ou du collègue. Lui faire voir, dans l’intimité («seul à seul»), avec clarté («montre-lui sa faute»), son erreur pour qu’il rectifie le cours de sa vie. Si cette démarche n’a pas abouti, demander l’aide d’un ami. Et si, même ainsi, l’on n’obtient pas sa conversion et que son péché est source de scandale, ne pas hésiter à le dénoncer publiquement : lettre au directeur d’un journal, manifestation, écriteau. Cette façon d’agir prend, pour qui l’exerce, la forme d’un devoir ; elle est souvent coûteuse et difficile. Il est plus facile de choisir ce que nous appelons faussement la “charité chrétienne”, qui n’est au fond que pure échappatoire, commodité, lâcheté, fausse tolérance. «La même peine est réservée à ceux qui font le mal et à ceux qui y consentent» (saint Bernard).
Tout chrétien a le droit de solliciter des prêtres le pardon de Dieu et de son Église. Un psychologue peut parfois apaiser son âme et un psychiatre, par un acte médical, parvenir à vaincre un trouble endogène. Ces deux choses sont très utiles, mais elles sont parfois insuffisantes. Dieu seul est capable de pardonner, d’effacer, d’oublier, d’anéantir le péché personnel en le pulvérisant. Seule son Église lie et délie sur la terre comme au Ciel, pour permettre à chacun de jouir de la paix intérieure et de commencer à être heureux.
Dans les mains et les paroles du prêtre se trouve le privilège de prendre le pain, de rendre Jésus-Eucharistie réellement présent et d’en faire notre nourriture. Tout disciple du Royaume peut s’unir à un autre, mieux encore à beaucoup d’autres, pour avec ferveur, Foi, courage et Espérance, se submerger dans ce monde et le convertir en véritable corps du Jésus-Mystique. Et, en sa compagnie, accourir à Dieu le Père, qui écoutera nos suppliques car son Fils s’y est engagé: «Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux» (Mt 18,20).
Matthieu insiste sur l’identité de Jésus, et en particulier sur son identité de « Christ » : « Tu es le Christ » (v.16) ; « … ne dire à personne que c’était lui le Christ » (v.20) ; « À partir de ce moment, Jésus Christ… » (v.21) ; et c’est sur son identité de messie souffrant qu’insiste Jésus et que Pierre refuse après avoir confessé tout haut son identité de Messie et de Fils de Dieu. C’est d’ailleurs à part, en tête à tête, qu’il le rabroue. Pierre semble avoir peur, non pas pour Jésus mais pour lui, car si Jésus inaugure ce chemin de la souffrance, lui n’est pas prêt à souffrir et il se défend, il veut sauver sa peau.
Ne pas avoir envie de souffrir, c’est normal ! Les moines de Tibhirine (dans le film de Xavier Beauvois « Des hommes et des dieux »)nous balisentce chemin d’acceptation et de patience dans lequel Dieu se révèle, par la prière et le dialogue entre frères. Jésus notre compagnon de route changera notre peur de souffrir et de mourir en confiance et en courage de marcher avec Lui. Il nous faut passer par toutes les épreuves de l’existence pour avoir part à la gloire de Dieu. L’incompréhension de Pierre, comme la nôtre, jalonne notre chemin humain, parfois facile, parfois difficile, fait de montées et de descentes, de joie et de peine. Jésus ne propose ni la mort en soi, ni la gloire en soi, il invite à ce passage de l’une à l’autre leur ouvrant, à travers leur chemin humain de souffrances et de croix, une délivrance : la résurrection, trouver sa vie, voir le Fils de l’homme venir dans sa gloire. D’ailleurs, et ce dans les trois synoptiques, l’annonce de la Passion encadre la Transfiguration (la gloire divine rendue visible sur terre). Marcher à la suite de Jésus, c’est oser la traversée.
Permettez-moi de revenir sur l’actualité : Les incendies des dernières semaines, d’abord en France et en Espagne, puis chez nous dans les Fagnes, ont eu pour beaucoup un goût de fin du monde (rares sont d’ailleurs les journaux qui n’aient utilisé, à tort, le mot « apocalypse »). Et sans aller jusque-là, ces incendies ont manifesté notre petitesse, la fragilité de notre environnement, la brièveté de nos attachements… les paysages que nous aimons, nos maisons, ceux qui les habitent, nos familles, nos amis, nos souvenirs, nos vies… Tout cela se révèle tout-à-coup fragile, périssable. Et l’on peut comprendre notre désarroi, et nos rêves de solution surnaturelle :
J’ai entendu : « Mais qu’est-ce que Dieu attend pour éteindre ce feu ? c’est tellement facile pour Lui ! – Il pourrait quand même faire pleuvoir un bon coup, avec toutes les prières que j’ai faites pour ça ! »
Ces braves gens-là, ils doivent être contents maintenant : il a plu ! Mais après l’incendie…
Cela me rappelait cette vielle dame pas loin de chez nous, quand il y avait des étés caniculaires et que tout le monde souffrait des grandes chaleurs, elle prenait la statue de la Vierge qui trônait dans sa chambre et elle la déposait au milieu de la pelouse, en plein soleil, et elle lui disait : « voilà, tu restes là toute la journée et tu vas voir ce que c’est que d’avoir chaud, et tu seras bien obligée de faire quelque chose pour nous ! »
Mais d’où nous vient cette bouffée de paganisme qui nous fait remplacer le Dieu de Jésus-Christ par Zeus ou le Grand Manitou ?!
« Monsieur l’abbé, vous n’êtes pas un croyant ! »
Si ! mais pas en ce Dieu-là, un Dieu magicien. Notre Dieu n’est tout-puissant que de l’Amour. Comment pouvons-nous l’oublier ? Notre Dieu est Amour. Il n’est qu’Amour. Sa force, son pouvoir, son action, son dessein, c’est l’Amour…
Par amour, il a tout créé.
Par amour, il a confié sa création à l’homme.
->Que fait l’homme de sa création ? Il la détruit !
Qui bouleverse le climat ? Qui entraîne la création à sa perte ? Qui allume les feux ? Qui préfère fabriquer des armes plutôt que des canadairs ou de prendre soin de la nature ? Serait-ce Dieu ?
Par amour, il se met du côté de ceux qui souffrent et sont attristés des destructions dues aux flammes.
Par amour, il soutient les sapeurs-pompiers et leurs familles.
Par amour, il fait se lever des centaines de bénévoles… il suscite des élans de générosité et de partage. Il inspire des actions à ceux qui ont le pouvoir de changer les choses.
Et nous venons lui faire un procès ? Nous venons lui reprocher de ne pas ouvrir un grand robinet magique qui éteindrait le feu qu’il aurait lui-même autorisé ?!
Le Christ est venu allumer un feu sur la terre, c’est vrai, mais pas un feu de destruction ou de haine : c’est le feu de l’Amour.
Venons manger le pain de l’Amour, laissons Dieu être Dieu, et travaillons avec Lui, c’est à dire avec l’Amour, à éteindre nous-même les feux d’injustice que nous allumons par notre inconséquence ou notre indifférence !
Un passage bien connu des Evangiles, un moment, où nous le savons bien la relation entre Jésus et ses disciples change de nature, de par ce qui s’échange entre eux. L’occasion pour nous, certainement, de nous poser la question qu’adresse Jésus à ses premiers disciples : « Pour vous, qui suis-je ? ». Mais pourquoi ne pas se rendre également attentifs à la manière dont se déroule cette scène. Comment Jésus et ses disciples s’échangent, entre eux, des paroles. Se trouve là, peut-être, la possibilité pour nous d’habiter plus librement notre existence, de nous découvrir « êtres de parole ». Nous pouvons devenir bénédictions pour notre société. Cette société qui, peu à peu, hormis sur le plan de la transaction économique, rend nos échanges de parole de plus en plus souples, réversibles, substituables et, au bout du compte, inconsistants. N’avons-nous pas, tous ensemble, à retrouver le sens de la promesse, comme le disait Hannah Arendt, la philosophe politique, dans son livre la Condition de l’homme moderne (1961) « Contre l’imprévisibilité, contre la chaotique incertitude de l’avenir, le remède se trouve dans la faculté de faire et de tenir des promesses ».Découvrons le chemin que propose le Seigneur Jésus.