Toutes les traditions (spirituelles comme philosophiques) ont essayé de dire la « motivation », l’élan, la puissance de Dieu en tant qu’il crée, qu’il a l’initiative de l’action. Le problème étant d’éviter de mettre Dieu dans une contrainte extérieure qui viendrait limiter sa liberté. Au fond, il faut trouver une cause à l’action de Dieu, mais pas une cause extérieure à Lui, qui viendrait l’obliger, le contraindre. Certaines philosophies ont parlé de « nécessité » interne. Pour Saint Jean, le terme qui approche le mieux cette souveraine liberté divine de sortir de lui pour créer le monde puis venir à l’homme pour le sauver, c’est l’ « amour ». L’amour sera donc chez Saint Jean, en référence bien sûr à ce qu’il a vu vivre à Jésus, la cause de tout l’agir divin. Cause première en quelque sorte, qui se suffit à elle-même pour engendrer une action. Force qui n’est causée par rien d’autre qu’un élan venu du plus profond de l’être divin. L’amour est divin, il est à lui-même sa propre cause, n’a pas besoin d’autre chose que lui même pour être expliqué. Il se suffit à lui-même en faisant sortir de soi pour aller vers l’autre. « Dieu est amour » : telle sera la formule lapidaire et lumineuse de Jean. Aimer, c’est aimer ce qui n’est pas soi. L’amour est une sortie de soi (cf la parabole du semeur). C’est ainsi que l’amour porte en lui-même, comme élan qui fait sortir de soi, la fécondité, dans la rencontre de l’altérité. Ce qui ne signifie pas, bien sûr, qu’il ne porte en lui une forme de souffrance. Aimer, c’est aussi être limité par l’accueil de l’autre. C’est la possibilité du conflit : l’altérité qui n’est pas reconnu et qui devient étrangeté. Dieu seul se révèle comme amour sans condition. Jésus, pour Saint Jean, est le « Révélateur » de ce chemin d’amour sans condition, dans la vérité, qui passe par la passion : l’offrande, mais qui se révèle VIE en définitive.
Le monde ici, prend de manière assez évidente, le sens d’ « humanité ». Il n’est pas porteur du sens négatif qu’il peut avoir en finale du 4ème Évangile : le monde comme opposition au Christ, résistance à la Révélation qu’il apporte, donc à la lumière dont il éclaire le devenir de l’homme. Le monde comme refus du chemin de vie qui passe par l’Agapê, par l’amour, et qui va choisir la mort : celle de la condamnation du Fils, du Bien-aimé, de l’unique. « Qu’il a donné son Fils unique ». Le terme grec est bien ici celui du ‘don’. Jean utilisera le verbe ‘livrer’ qui fait référence à la passion, à la Croix, à la mort. Ici, c’est bien du don qu’il s’agit. C’est intéressant. Une des caractéristiques de cet amour agapê évangélique, c’est qu’il est don. Pour le dire rapidement, un don n’est pas un cadeau. Le don est gratuit : il n’attend pas de retour. Il est encore moins un ‘investissement’, un ‘calcul’. Il se réjouit en lui-même du don. Son dynamisme est en lui-même. Si le don est une force, c’est de provoquer en l’autre la dynamique du don et de susciter en lui la gratuité. Il n’est donc pas dans la logique du « contre don » : ‘je te donne pour recevoir’. Je donne pour que tu aies la joie à ton tour de donner et de découvrir la puissance véritable qui est en toi. Puissance qui sort de l’instrumentalisation : ‘je fais cela pour toi en attendant en retour très précisément que tu fasses cela pour moi’. Le don concerne toujours la vie elle-même, il ne saurait être un objet. L’objet ne peut être qu’une représentation du don. Il est alors un cadeau, au sens noble du terme. Sinon, il est un objet pour ‘acheter’ ta bienveillance, ton amitié, ta reconnaissance, ton amour. Il est comme un ‘contrat’ qui serait censé te lier à moi, dans une dépendance. Le cadeau dit alors mon manque de confiance dans le don : ‘je te couvre de cadeaux, effrayé à l’idée que tu ne m’aimes plus’. Nous découvrons que la logique de l’amour qui s’exprime par le don accepte donc la liberté de recevoir de l’autre, sa capacité d’accueil. Voici la première source de souffrance qui se dessine. St Jean ne manquera pas de l’observer. Le « monde », cette fois dans son acception négative n’a écouté la Parole venue d’En-Haut. Il n’a pas reçu la Lumière au-delà de toute lumière. Il a rejeté le don qui lui était fait.
« Afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle. » Cet élan de Dieu porté par l’amour, dans le don du Fils (de lui-même donc, pas un cadeau, mais un don) a pour objectif de sauver les hommes. Il est évident pour l’évangéliste qu’ils sont en danger de se perdre. De s’égarer, d’aller vers la mort et non vers la vie. L’action de Dieu est bien de relever la vie de l’homme, et même de lui assurer que cette vie lui est donnée (il ne s’en empare pas) en plénitude. Pour cela, pas de magie : il faut que l’homme adhère, fasse confiance, « CROIE ». Ce qui veut dire : reconnaisse la révélation qui lui est faite en Jésus, et la mette en pratique. C’est le chemin pascal. Le don n’est opératoire pleinement que lorsqu’il est accueilli. Liberté de l’être aimé. La contrainte se mue rapidement en domination qui tue immédiatement l’amour. Or, Dieu est amour, et non domination sur l’autre, même si c’était pour le ‘sauver’. L’enjeu est la VIE, en plénitude, autrement dit, « éternelle ». « Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. Celui qui croit en lui échappe au jugement ; celui qui ne croit pas est déjà jugé, du fait qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu. » Ainsi se dessine la figure du jugement qu’opère Jésus en « venant dans le monde ». Ce jugement ne vient pas de l’extérieur, mais bien de l’intérieur de l’homme, dans sa capacité d’accueillir, de recevoir la révélation et d’y conformer sa vie. Ou de la rejeter. C’est bien un jugement qui s’opère. C’est l’homme qui est en capacité de s’exclure lui-même de la VIE et d’entrer dans la mort.
Extrait du site https://www.stefoy-les-lyon.catholique.fr/
