Du latin aux langues de la Pentecôte

Pour des raisons théologiques et pastorales, le concile Vatican II renonce à l’uniformité que symbolisait l’usage unique du latin pour aller vers les langues du monde. Va-t-elle y perdre son unité ?

Vatican II est surtout un concile pastoral. Il veut présenter ce que l’Église catholique croit et ce qu’elle est depuis sa fondation, de telle façon que son message, le message de l’Évangile, puisse être compris par l’homme moderne. Il veut procéder à une « adaptation » (aggiornamento) de la foi, selon les termes de Jean XXIII. Il veut faire la preuve que cette foi peut être le « levain » capable de « soulever la pâte » du monde moderne dans toute sa complexité. Il veut montrer les voies par lesquelles le salut de Dieu en Jésus Christ peut s’inscrire réellement dans notre histoire contemporaine déjà habitée par l’Esprit du Père et du Fils.

 Un tournant historique

Célébré entre 1962 et 1965 dans la basilique Saint-Pierre de Rome, le Concile est déjà loin et nous avons du mal à mesurer les changements qu’il a opérés par rapport à la période précédente, cette période que nous appelons post-tridentine (en référence au grand concile tenu à Trente, au XVIe siècle, qui avait donné figure, par sa propre réforme, à cette Église qui a tant marqué nos grands-parents et nos ancêtres). Le Concile est un passage d’une figure d’Église à une autre, passage déjà plusieurs fois vécu dans l’histoire des deux millénaires du christianisme.

Cinq thèmes peuvent donner la mesure de ce passage : l’entrée des langues et des cultures nationales dans la vie de l’Église ; la nouvelle figure adoptée pour évoquer l’Église ; la reconnaissance de la conscience au cœur de tout croire humain ; le dialogue quotidien avec des « croyants autrement » ; le courage d’aborder les grands problèmes de la vie humaine. Ces cinq points ont souvent été objets de conflit dans l’Église post-conciliaire. Ne nous en effrayons pas ! Il n’y a pas de transformation sans crise, sans un affrontement parfois difficile entre ceux qui ne voient que la beauté de l’héritage et ceux qui perçoivent d’abord les urgences de la réforme. L’Église ne fait pas exception ! J’aborderai ici le premier point. En effet, un tournant a été pris avec la reconnaissance des langues nationales dans la vie de l’Église.

 Des liturgies qui en disent long

La première question que Vatican II aborde en 1962 est celle de la liturgie, lieu fondamental de la vie chrétienne : la communauté se réunit pour célébrer les louanges de Dieu, pour se ressourcer en écoutant la Parole et en célébrant l’Eucharistie. L’Église dit beaucoup de choses d’elle-même et de ce qu’elle croit à travers ses liturgies. La question principale qui émergea alors était celle de la langue ecclésiale.

L’Église disposait depuis le troisième siècle d’une langue, le latin, que Rome avait transmise à toute la partie occidentale de l’empire romain. Devenue patrimoine commun à tous les peuples d’Occident, elle a survécu dans la communication intellectuelle et parfois aussi diplomatique tandis que, à partir du XVIe siècle, les langues nationales prenaient de plus en plus d’importance. L’Église occidentale, l’Église latine comme on dit aussi, avait gardé le latin comme langue de communication. Tout se faisait en latin : la liturgie d’abord, mais aussi la théologie et le droit de l’Église. La langue du Concile lui-même était le latin.

Cette langue universelle présentait un double avantage : elle garantissait une certaine uniformité dans la pensée, la célébration et l’action de l’Église. Qui des plus âgés ne se souvient, parfois avec une certaine nostalgie, de ces grandes célébrations chantées en latin ? On pouvait se trouver à Paris, à New York ou à Melbourne, dans un petit village de l’Aveyron ou dans un hameau d’Afrique centrale, partout on était immédiatement chez soi, avec cette impression forte chargée d’émotion : c’est la même Église dans le monde entier. Et, s’il nous arrive de chanter encore, à Rome ou à Lourdes, avec beaucoup d’étrangers le Credo en latin, nous pouvons éprouver le même sentiment. Le fait que très peu de gens comprenaient réellement les textes n’était pas ressenti, à l’époque, comme une véritable gêne ; la présence sacrée du « mystère » en était plutôt renforcée. N’est-ce pas justement la force de la foi que de nous communiquer un fort sentiment d’appartenance au « mystère » de Dieu et au corps ecclésial ?

 Comprendre ce que l’on croit

Le rappel de la force et des avantages du latin aide à comprendre ce qu’a signifié pour les Pères du Concile l’abandon du latin comme langue liturgique et universelle, et à mesurer les résistances qu’il fallait vaincre, avec douceur et fermeté en même temps, pour opérer un tel changement. Il fallait avoir des raisons fortes, et surtout théologiques et doctrinales, pour faire accepter une telle transformation.

Quelles raisons ? D’abord, l’exigence de l’homme moderne de comprendre ce qu’il croit (attention : comprendre ne veut pas dire expliquer !) : « Je prierai avec mon esprit, dit saint Paul, mais je prierai aussi avec mon intelligence. Car si ton esprit seul est à l’œuvre quand tu prononces une bénédiction, comment celui qui fait partie des simples auditeurs pourra-t-il dire Amen à ton action de grâce, puisqu’il ne sait pas ce que tu dis ? » (1 Corinthiens 14,15-16). L’enjeu de la vie spirituelle du chrétien, n’est-ce pas l’écoute de la Parole de Dieu : cette écoute de la voix de Dieu (la voix vivante de l’Évangile) qui pénètre l’intelligence et le cœur de l’homme pour l’atteindre finalement jusque dans son existence corporelle et sociale où elle se transforme en louange et en service ? Cette parole ne peut atteindre vraiment le tout de l’homme sans passer par sa propre langue qui lui colle à la peau, pour ainsi dire, qui constitue son existence corporelle et socioculturelle.

On le voit, ce sont des raisons théologiques et pastorales qui ont conduit les Pères conciliaires à abandonner le latin et à passer aux langues nationales. Et il est tout à fait cohérent avec leur projet qu’ils aient abordé en 1962, après les premiers travaux sur la liturgie, la question de la Révélation et de la Parole de Dieu dans la vie de l’Église et dans la vie spirituelle des chrétiens.

La liturgie en langue nationale est-elle moins propice à l’expérience du « mystère » de Dieu ? Je ne le crois pas, même si certains excès ont pu donner cette impression. Ce n’est pas tant la langue elle-même qui fut par la suite un obstacle que des célébrations mal préparées et peu attentives au mystère et au silence. Quand la Parole de Dieu a été entendue et commentée, quand elle a circulé entre ceux et celles qui la partagent, quand elle atteint, à travers le chant, le laboratoire du cœur en chacun, un véritable silence peut s’installer, chargé d’adoration commune et de présence au monde. Dieu n’y serait-il pas autant présent que dans ces célébrations anciennes où chacun était d’emblée seul avec Dieu et avec lui-même ?

 La décolonisation à l’œuvre

Une autre raison militait pour le passage aux langues nationales. Nous sommes, en 1962 encore, à l’époque de la décolonisation. Surgit avec force dans l’Église catholique la question de savoir si l’uniformisation romaine et latine de l’Église, dans sa liturgie, son droit et sa théologie, est respectueuse des cultures. Certains pays européens ont posé la question. Les épiscopats américains et anglo-saxons étaient très soucieux de leur originalité culturelle (…). Mais ce sont surtout les pays du tiers-monde qui ont voulu affirmer leur identité culturelle.

Là encore il ne faut pas sous-estimer les raisons théologiques avancées. Le Concile veut « promouvoir l’unité de la famille chrétienne et humaine », selon l’expression de Jean XXIII dans son discours d’ouverture. Comment comprendre cette unité du monde ? Toute la question est là. Quelle image de l’unité de la famille humaine donnerait une Église uniformisée par un espéranto latin, doctrinal, juridique et liturgique ? L’unité du monde qui se crée, entre la dispersion des langues à Babel et la Pentecôte de la fin des temps, exige que les langues et les cultures qu’elles représentent soient d’abord parfaitement respectées, pour pouvoir ensuite instaurer le dur labeur de la traduction. Pour le philosophe Franz Rosenzweig, « la traduction est la véritable œuvre messianique dans notre monde », œuvre que l’Église des nations habitée par l’Esprit de Pentecôte doit, selon notre foi, promouvoir.

Il faut de nouveau bien mesurer les résistances et les craintes qui se manifestent presque nécessairement, au moment où ce beau projet commence à prendre corps. L’Église qui renonce à son uniformité liturgique, doctrinale et juridique pour s’engager dans l’aventure de l’inculturation ne va-t-elle pas éclater, perdre son unité et son identité ? Comment garantir à la fois que « l’Église qui est en France » soit vraiment une Église de Français, « l’Église qui est au Cameroun » une Église de Camerounais, et que toutes deux soient la même Église catholique (c’est-à-dire universelle) ? C’est un défi prodigieux qui surgit et qui explique la plupart des conflits actuels dans l’Église : maintenir l’uniformité pour sauvegarder l’unité et l’identité, ou s’engager dans la voie de la diversité culturelle et du légitime pluralisme qu’elle implique.

P. Christoph Theobald, théologien, jésuite ; septembre 2012 (https://croire.la-croix.com )

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