Le Seigneur nous invite donc à une saine radicalité. Celle-ci a déjà été résumée par l’apôtre Paul dans sa première lettre aux Corinthiens lorsqu’il écrit qu’il n’a rien voulu savoir d’autre dans sa prédication que Jésus Christ crucifié (2,1-2). Nous retrouvons cette option digne des prophètes dans l’enseignement inaugural de Jésus. Il n’est pas venu, proclame-t-il, pour abolir la Loi de Moïse, mais pour la porter à son plus parfait accomplissement. Celui-ci passe par sa radicale ouverture à la perfection de l’amour divin, qu’il comparera à un feu brûlant (Lc.12,49). Nous sommes véritablement devant une spiritualité de la croix. L’enseignement de Jésus est une longue initiation adressée à ses disciples pour entrer avec lui dans ce long processus intérieur qui va le conduire à l’offrande de sa vie sur la croix, hors des murs de Jérusalem, c’est-à-dire dans cet ultime renoncement qui consiste à être rejeté hors du peuple de l’Alliance et à mourir de la main des païens.
Cette spiritualité est celle d’un dépassement de la simple observance sourcilleuse de la Loi par l’ouverture du cœur à la perspective de la venue imminente du Royaume de Dieu. « Je vous le dis : si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux. » (Mt.5,20). Le sel de la terre ne doit pas s’affadir (5,13), mais au contraire gagner en saveur.
Ces paroles de Jésus nous dérangent encore aujourd’hui, et elles continueront de déranger les croyants jusqu’à la fin des temps. Lorsqu’il affirme que tout homme qui se met en colère contre son frère est un meurtrier, ou que tout homme qui insulte son frère est digne de la géhenne de feu, c’est-à-dire de la réprobation éternelle, certains parmi nous essaieront toujours d’atténuer ou d’effacer ces dures paroles de son enseignement. Frères et sœurs, nous devons apprendre à ne rien retrancher des paroles du Maître. Ni ce qui révèle la plus grande miséricorde, ni ce qui manifeste la plus grande exigence. Tout appartient à la révélation de l’amour brûlant de Dieu pour toutes ses créatures. La douceur pour les plus craintifs, la pitié pour les pécheurs repentants, la plus haute exigence pour les tièdes, la colère devant l’endurcissement des bien-pensants, la condamnation des pécheurs endurcis.
Accueillir la parole du Christ est donc une épreuve dont nul ne peut ressortir indemne. Le christianisme n’est pas un système religieux qui ferait sens avec les institutions de ce monde. Il n’est pas une philosophie de la bonne vie pour l’honnête homme. Il n’est assimilable par aucun mode de pensée qui aurait l’homme pour origine. Il n’est réductible à aucun compromis raisonnable. Une fois cela compris, nous commençons à entrevoir ce que représente la venue du Fils de Dieu en ce monde créé par lui et qui s’est détourné de lui. Jésus n’est pas venu réparer un élément de ce monde qui aurait été faussé ; il est venu sauver le monde de son propre anéantissement en donnant sa vie en rançon sur la croix. Prenons souvent le temps de méditer devant Jésus en croix. Sa vie offerte nous donne la Vie. Suivre Jésus est donc l’appel le plus puissant que Dieu le Père nous adresse à être parfaits comme lui-même est parfait (Mt.5,48). Là réside la joie de la croix qui conduit à la Vie éternelle en Dieu ! Amen.
Frère Dieudonné, Moine du Bec, extrait du site https://abbayedubec.org/
